Le Moby Zazà, vendu par la Moby fin 2025, en mer entre Bastia et Livorno en août 2024 avec, en arrière plan, le nouveau Moby Legacy ; photo : Romain Roussel
Empêtrée dans les difficultés financières
dès les années 2010 à la
suite de l'absorption de l'ex-compagnie publique italienne Tirrenia (sous le nom de CIN, pour Compania Italiana di Navigazione)
en 2012, avec laquelle elle n'était pas parvenue à fusionner,
comme projeté initialement pour abaisser ses coûts, la Moby Lines
a pris de plein fouet successivement la crise de la COVID, qui a fait
chuter ses trafics, et l'impact des nouvelles normes environnementales,
en raison d'une flotte particulièrement ancienne à
l'orée des années 2020. Son plan de restructuration a
finalement été plus sévère encore que le plan envisagé et détaillé par Mare Nostrum Corsica en 2022 et a donné lieu à de nombreux soubresauts. En particulier, l'Autorité de la concurrence italienne, l'AGCM, n'a finalement pas permis au groupe MSC de rester au capital de la Moby,
car le risque de possibles comportements anticoncurrentiels et d'un
abus de position dominante étaient jugés trop importants
sur plusieurs lignes maritimes italiennes, plus particulièrement
sur Civitavecchia-Olbia, Genova-Olbia, Genova-Porto Torres pour la
Sardaigne et Napoli-Palermo pour la Sicile, tant pour le transport du fret que des passagers (voir bulletin hebdomadaire n°41 d'octobre 2025 de l'AGCM). En effet, MSC est déjà propriétaire notamment des compagnies italiennes de ferries SNAV et GNV
et cette dernière est en expansion très rapide,
à fonds perdus, depuis plusieurs années en
Méditerranée dans une stratégie de conquête
rapide de parts de marchés qui s'est traduite par une
très forte croissance de sa flotte [1].
La conséquence directe de cette décision de l'Autorité de la concurrence italienne, alors que MSC
avait déjà injecté des montants importants dans la
Moby pour tenter de la
redresser (150 millions d'euros en septembre 2012 pour en prendre 49%
du capital, puis un prêt de 316 millions d'euros en 2023 pour
refinancer ses dettes), a été
une vente aux enchères massive en bloc des 5 navires de Moby-Tirrenia de plus grande valeur en décembre
2025. Il s'agissait des fleurons de la Moby (les Moby Aki
et Moby
Wonder) et de ceux restants de l'ex-Tirrenia (les Janas, Athara et Moby Ale Due, renommés respectivement GNV Altair, GNV Phoenix et GNV Pegasus),
afin de rembourser MSC
et une partie de ses autres dettes ; cette vente a été conclue pour un montant global de 229,9
millions d'euros. À noter une particularité singulière de cette vente pour
les seuls Moby Aki et Moby Wonder : l'obligation faite à MSC de les louer à la Moby pendant
au moins 15 ans sans en changer les noms, au prix de 15 000€ par
jour (coque nue, hors équipage et carburant donc). C'est
pour cette raison que ces navires continuent d'opérer
sur les lignes Genova-Olbia, Genova-Porto Torres de nuit et
Genova-Bastia de jour les weeks-ends en saison, comme précédemment,
à ceci près que la compagnie à la baleine bleue
n'en est donc plus que locataire, ce qui alourdit sa structure de
coût (en effet, au terme des 15 années, la Moby aura dû reverser en loyer plus de 82 millions d'euros à MSC pour
chacun de ces navires, soit plus que leur coût de construction -
pour mémoire, elle avait payé environ 80 millions
d'euros pour le premier d'entre eux, le Moby Wonder, aux chantiers Coréens Daewoo en 2001, et un prix analogue pour son jumeau Moby Freedom, vendu dès 2012 pour environ 75 millions d'euros à la compagnie finlandaise Eckerö Lines afin de financer le rachat de la Tirrenia...). La Moby
ne dispose donc plus depuis la saison 2026 d'une
capacité fortement réduite, sans
grande possibilité de
substitution de navires en cas d'avaries car de nombreuses autres
ventes de navires été déjà intervenues
quelques mois plus tôt !
En effet, ces sorties de flotte étaient loin d'être les
premières. Après avoir vendu tour à tour la
plupart des cargos de l'ex-Lloyd Sardegna qu'elle avait absorbée en 2008 et de la Tirrenia durant les années 2010 pour combler ses pertes, la Moby avait
déjà dû se séparer d'un grand nombre de
ferries obsolètes ou trop coûteux à exploiter sous
ses couleurs à partir de 2024, ce qui a donné
lieu à une véritable hécatombe au sein de la
flotte du groupe Onorato (Moby-Tirrenia-Toremar) :
- deux navires jumeaux construits à l'origine pour la Tirrenia au milieu des années 2000, les Sharden et Moby Vinci (ex-Nuraghes) avaient déjà été cédés à GNV en janvier 2024, pour 109 millions d'euros (ces deux ferries naviguent désormais sous les noms de GNV Auriga et GNV Sirio, principalement entre le continent Italien, la Sicile et la Tunisie) sans être remplacés ;
- le Moby
Vincent a été vendu pour démolition à SOK Denizcilik and Ticaret Limited Sti en
Turquie en avril 2024 pour 2,2 millions de dollars et non remplacé ;
- puis le Bastia, a été vendu courant 2024 par la Moby pour 854 000€ à la compagnie italienne AliLauro pour le transport de produits dangereux dans le golfe de Napoli (qui l'a renommé One) et n'a pas été remplacé ;
- ensuite les Moby
Corse, Moby Ale et Moby
Baby Two (ex-Moby Lally)
ont également vendus à l'issue de la saison 2024 et non
remplacés, ces deux derniers ont été
démolis (la vente du Moby Ale au même groupe turc que le Moby Vincent a rapporté 873 000 euros à la Moby selon la presse italienne). Rebaptisé Santa Cruz par son nouvel acquéreur, l'ex-Moby Corse a
été vendu pour 6,2 millions d'euros et devait desservir
l'Algérie depuis Sète en 2025 mais la ligne de la
nouvelle compagnie l'Aures n'a
jamais vu le jour et le navire est resté abandonné au
port de Genova jusqu'à l'été 2026, qu'il a
quitté depuis pour Napoli, ayant semble-t-il été
revendu à un autre investisseur dont le nom et les projets n'ont
pas été révélés... ;
- l'hécatombe de la flotte a
continué début 2025 avec la vente successive de 3 navires
: tout d'abord, en mars, celle pour la démolition du
Moby
Dada,
jusqu'ici affecté aux lignes sardes après avoir
desservi la ligne Genova-Bastia il y a quelques années (plus
récemment, il avait été affrété, non
sans soucis techniques, par Algérie Ferries à l'été 2024, qui l'avait restitué à la Moby avant le terme du contrat), suivie fin mars par celle du Moby
Zazà, transformé pour faire des mini-croisières à Singapour sous le nom de World Legacy pour le compte de World Cruises (mais
dont la nouvelle carrière a été stoppée par
un violent incendie dévastateur le 20 février 2026) et enfin, en avril 2025, par le Moby
Drea - renommé Drea
et censé être désiamanté, mais dont l'avenir
est encore incertain - à la société MedFuel Srl ; aucun de ces trois Moby n'ont été remplacés, ce qui a fait significativement baisser la capacité de la flotte ;
- puis, après la saison 2025, le mouvement des ventes non
remplacées s'est poursuivi avec une nouvelle cession, celle du Moby Otta, jumeau du Moby Drea,
jusqu'ici affecté également aux lignes sardes,
mais finalement vendu aussi en octobre 2025 au chinois Hoiyu International Group Ltd pour servir d'hôtel flottant et renommé Elpis.
Au total, entre début 2024 et fin 2025, ce sont donc pas moins de 16 ferries dont le groupe Onorato a dû se séparer (sans compter les fréteurs purs),
donc 14 qui ne naviguent définitivement plus sous ses couleurs.
Jamais un tel mouvement massif de sortie de flotte n'avait
été observé en Méditerranée
occidentale pour un même opérateur de ferries sur un si court laps de temps ! Et ce, sans compter que le groupe Onorato a également vendu en janvier 2025 pour environ 40 millions d'euros la division remorqueurs de la Moby (alors principal opérateur de remorquage en Sardaigne, devenue Rimorchiatori Sardi, cette société comptait 14 navires et 7 concessions portuaires exclusives, dont celles des principaux ports sardes d'Olbia, Porto Torres et Cagliari) également à MSC, plus précisément à la compagnie de remorqueurs MedTug du groupe Aponte.
Il y a bien eu
quelques entrées en flotte, mais loin de compenser les sorties. Les plus notables entrées en service sont
incontestablement celles des Moby Fantasy (second du nom) et Moby Legacy sur
la ligne phare Livorno-Olbia, qui comptent parmi les plus gros
ferries de Méditerranée : avec un tonnage de 69 500
tonneaux de jauge brute et une capacité fret de 3 800
mètres linéaires, ils peuvent aussi embarquer chacun 300
camions, 2 300 à 3 000 passagers et disposent de 441
cabines. Ils remplacent à la fois
ferries et cargos sur cet axe[2], mais la Moby n'en est en fait pas encore propriétaire : ils lui coûtent 11700 euros chacun par jour de location pendant 10 ans depuis leur mise en service et le groupe Onorato devra payer en tout 156 millions d'euros en 2033 pour en devenir propriétaire à cet horizon[3].
L'entrée en service de ces deux navires a conduit à une
concentration encore plus forte des trafics frets sardes sur cet axe,
ce qui a conduit sa filiale Moby Cargo à fermer sa liaison fret entre Livorno et Cagliari début 2024.
Plus
anecdotiquement à l'échelle du groupe, mais important pour
les liaisons corso-sardes, il y a également eu une
substitution de navire sur la ligne Bonifacio-Santa Teresa di Gallura
du fait d'un
désengagement significatif de la Moby mais aussi de la Toremar (ex-filiale régionale de la Tirrenia,
passée dans le giron de la Moby début
2012 pour 11,7 millions d'euros, et subventionnée par la
région Toscane à hauteur de 17,4 millions d'euros annuels
en 2025) des liaisons entre
l'Italie continentale et l'île d'Elbe. Souvent en panne, le Giraglia a été remplacé sur cette ligne corso-sarde par le Bunifazziu
début septembre 2025, une fois ce navire adapté à la navigation dans les eaux
internationales. Il s'agit en fait de l'ex-Liburna, jusqu'ici
en service entre l'Italie et l'ïle d'Elbe pour le compte de la
Toremar
que la Moby a passé sous ses couleurs
et
rebaptisé pour l'occasion Bunifazziu.
Au final, le groupe Onorato a
fortement reculé au classement de référence des
opérateurs de ferries élaboré par la revue
suédoise Shippax. En effet, en trois années à peine, le groupe Moby-Tirrenia-Toremar
a reculé de la 1ère à la 9ème place mondiale pour la capacité passagers
totale de sa flotte de navires et de la 6ème à la 9ème place mondiale
pour la capacité fret en mètres linéaires des navires exploités sous ses couleurs !
Si le plus fort de sa restructuration est désormais passé, il reste encore dans les projets de la Moby à fusionner avec l'autre
ex-grande compagnie du groupe,
la Tirrenia,
dont le nom commercial s'efface progressivement : elle
n'est plus présente qu'à travers deux navires et deux
lignes sardes, l'une reliant Civitavecchia à Olbia, l'autre
Genova à Porto Torres. Cette fusion,
sous le nom de Moby, répond en particulier à la nécessité
de mieux
contrer la concurrence grandissante
du groupe Grimaldi Lines et de tenter de tenir tête à GNV sur
les lignes sardes sur lesquelles la compagnie Tirrenia était autrefois leader...