Après plusieurs années de lourds
déboires financiers, de
risque élevé de faillite et de nombreuses
péripéties, notamment
en matière de ventes de navires [1],
la presse italienne et en particulier le site Shipping Italy,
a révélé le contenu précis
du plan de restructuration de la Moby
Lines fourni le 31 mars 2022 au tribunal de commerce de Milan,
en charge du dossier. En effet, depuis juillet 2020, le tribunal de commerce Milan a
mis la Moby
sous la tutelle d'un "concordat préventif", la
protégeant
tout à la fois de ses créanciers - qui lui
réclament le remboursement de ses 700 millions d'euros de
dettes
- et de la procédure de faillite initiée par le
procureur
de ce tribunal.
Ces documents confirment l'augmentation de capital de 81 M€ du
groupe Moby-CIN
(Compagnia Italiana di
Navigazione, héritée de la
privatisation de l'ex-compagnie publique Tirrenia en 2012,
alors acquise par la Moby
à
un prix très avantageux et avec d'importantes
facilités de paiement, non honorées par la Moby [2], et qui aurait
bénéficié dans la phase
post-privatisation d'environ 800
millions d'euros de crédits publics que le
Ministère des
transports italiens tente de récupérer
depuis 10 ans,
rapporte la presse italienne) par le puissant groupe
italo-suisse MSC,
qui en détiendrait alors 25% à 49% des
parts - dans ce cernier cas de figure, le groupe MSC pourrait
apporter 69 millions d'euros supplémentaires à la
Moby. MSC (Mediterranean Shipping
Company S.A.) n'est autre qu'un des leaders mondiaux du
transport par porte-conteneurs avec Maersk et CMA-CGM,
est également très actif dans le secteur de la
croisière et dans le secteur aérien (avec la
compagnie aérienne publique italienne Alitalia, devenue ITA Airways).
À la
suite de cette entrée au capital du groupe MSC,
annoncée fin mars 2022 et revue à la
hausse en juin
de cette année, le plan de restructuration initial
de la compagnie a été profondément
revu.
Contrairement aux moutures précédemment
rapportées
par la presse, il ne
prévoit plus en particulier la sortie de flotte des deux
fleurons historiques de la compagnie à la baleine bleue, les
Moby Wonder
et Moby Aki,
mais des montages financiers et entrepreneuriaux complexes et d'autres
cessions d'actifs jugés non stratégiques.
Un paiement
seulement partiel de la dette due à la Tirrenia et aux
détenteurs des Moby
bonds, très avantageux pour la Moby, pour une
restructuration en plusieurs étapes jusqu'en 2025
Le Vincenzo Florio de
la Tirrenia à quai à Napoli, en mai 2018 ; photo
: Romain
Roussel. S'il navigue toujours jusqu'ici sous les couleurs de la Tirrenia, il sera
intégré à la nouvelle structure ShipCo qui le
louera au nouveau groupe Moby-Tirrenia
issu de la fusion de ces deux compagnies.
Un des points les plus
sensibles était la question de la dette restante de la Moby à
l'égard de la Tirrenia.
En effet, lors de la privatisation de la Tirrenia en 2012,
il était prévu un échelonnement du
prix d'achat de l'ex-compagnie publique que la Moby
n'a pas respecté. En effet, la Moby
préférait alors consacrer ses moyens
à d'autres achats (dans le secteur des terminaux
portuaires, comme à Livorno ou à Piombino par
exemple, ou
encore des parts de la société russe St Peter's Line,
qui faisait naviguer deux navires en Baltique, les Princess Anastasia
et Princess Maria,
devenu le Moby Dada)
ou à d'autres expériences peu concluantes
(concurrencer le géant du roulier Grimaldi Lines sur
les lignes de Sicile pour le fret et la Corsica Ferries
pour le trafic touristique sur Nice-Bastia de la saison 2016
à
début 2019) et coûteuses pour elle, se
retranchant
ensuite derrière
ses difficultés financières pour suspendre
unilatéralement ses paiements à l'Etat italien
pour acquitter les montants convenus pour
l'acquisition de la Tirrenia...
Un accord a finalement été trouvé avec
ses créanciers, y compris publics. Selon Shipping Italy, sur
les 180 M€ de dette à la Tirrenia restants
dus, la Moby n'aurait
finalement à en acquitter que 82 millions d'euros, soit une
réduction de cette dette de 54,5% ! Il était
initialement
prévu, en mars 2022, que cette somme proviendrait
en grande
majorité (pour 59 millions) des fonds
directement apportés à la Moby par MSC dans le cadre
de l'augmentation de son capital, les 23 millions restants provenant de
la nouvelle structure baptisée ShipCo,
créée spécialement pour accueillir
temporairement
la propriété de la majorité des
navires du groupe Moby-Tirrenia
et de les lui relouer, avant de les lui revendre, comme
prévu par contrat, d'ici 2025 si la Moby
redevient d'ici là comme
espéré profitable
une fois restructurée... Finalement, les plans auraient
été revus courant juin et la quasi
totalité de la
somme viendrait directement de MSC,
avec un paiement immédiat à l'Etat italien, en
échange de la réduction de cette dette et en
contrepartie
d'une montée de MSC
au capital de la Moby qui
pourrait finalement atteindre 49% au lieu des 25% annoncés
en
mars. Cette solution aurait finalement été
préférée à
un paiement de 144 millions
d'euros de la dette de nouveau étalé sur les cinq
prochaines années, envisagée un temps, qui aurait
été garantie par des cessions
ultérieures de
navires.
La nouvelle société ShipCo sera
contrôlée par les créditeurs du groupe
(principalement de grandes banques et les titulaires des Moby bonds)
et possèdera donc au moins temporairement la
quasi-totalité de la flotte à la baleine bleue et
de
celle de l'ex-compagnie publique. Elle sera distincte d'une autre
nouvelle société, la compagnie OpCo (en pratique,
l'actuelle Moby)
qui sera chargée d'opérer ces navires,
à savoir les faire naviguer sur les lignes italiennes de la Moby, moyennant un
loyer payé à ShipCo,
pour un coût estimé à 55,6
millions d'euros. C'est également OpCo qui devra
supporter le paiement de la dette de la Moby, pour un
montant estimé à 112,8 millions d'euros.
Quant aux prêteurs qui avaient souscrit au Moby bond
servant à refinancer l'emprunt géant de 300
millions
d'euros émis par la compagnie en 2016, ils ne devraient
recouvrer, d'après Shipping
Italy selon le plan présenté en
mars, que 63,6% de leurs créances, plus 3% des cash flows
générés tant par la
société OpCo
opérant les navires que par ShipCo, qui en sera
propriétaire...
La procédure
de concordat devant la tribunal
de commerce de Milan est
censée s'achever d'ici la fin 2022. Son issue ne
fait plus guère de doute, ses termes ayant
été approuvés fin juillet par
les principaux
créditeurs de la Moby.
Ainsi avalisé, le plan de
restructuration de la compagnie devrait arriver à son terme
à l'horizon 2025 et se conclure normalement par le rachat
des
navires de ShipCo
au prix fixé semble-t-il d'avance de 220 millions
d'euros. À cet horizon, la Moby
est en effet censée être
désendettée et
générer un EBITDA annuel de 100 millions
d'euros lui
permettant de s'acquitter de cette charge. Cet indicateur financier de
profitabilité, acronyme anglais de earnings before interest, taxes,
depreciation and amortization,
peut se traduire en français par
bénéfice avant
intérêts, impôts,
dépréciation et
amortissement des actifs de la société. Il
corrrespond au
profit généré par
l'activité de
l'entreprise, indépendamment de sa politique de financement
(charges d'intérêts), de sa politique
d'investissement
(amortissements) et de ses contraintes fiscales.
Une fusion
de la Tirrenia avec
la Moby et
la vente de plusieurs navires et actifs du groupe jugés
non stratégiques pour rendre la compagnie
profitable et sauver les fleurons de la Moby
L'arrivée du
cargo mixte Giuseppe Sa
à Livorno, en juillet 2008 ; photo : Romain Roussel.
Hérité de l'ex-compagnie Lloyd Sardegna que
la Moby avait
absorbée en 2006, ce navire, estimé 1,56 million
d'euros,
a été vendu pour 4,6 millions d'euros fin mars
2022 dans le cadre du plan de désendettement de la
compagnie.
Le plan de restructuration en lui-même, découlant
de la procédure de concordat,
prévoirait :
- la fusion des deux compagnies Moby et Tirrenia,
pour faire baisser les coûts de gestion et administratifs
(mouvement déjà initié, par exemple,
la Moby
a déjà fermé le siège
historique de la
Tirrenia
à Naples fin février 2021) ; il n'est pas
précisé à quelle date exacte ni sous
quelle bannière se ferait cette
fusion ni si les deux marques commerciales subsisteraient, mais il y a
de fortes chances que la marque Moby
soit privilégiée, pour le transport des passagers
tout du moins ;
- la vente par ShipCo au plus offrant de plusieurs
navires modernes du groupe, de type Mega Express, tous issus de la Tirrenia, ce afin de financer le
désendettement. Il s'agit des trois quasi-sisterships Janas, Bithia et Athara,
actuellement déployés sur les lignes
Italie-Sardaigne de la Tirrenia
: pendant la saison 2022, les Janas
et Athara
sont en effet employés sur l'axe Genova-Porto Torres tandis
que le Bithia
navigue sur Civitavecchia-Olbia. La vente des Janas et Bithia
est censée intervenir dès la fin 2022 pour un
montant
total espéré de 65 millions d'euros, tandis que l'Athara serait
vendu courant 2023 pour un montant attendu de 37 millions d'euros. Ces
estimations paraissent basses pour des navires de ces dimensions et
caractéristiques : mis en service entre 2001 et 2003 et
longs de
214 mètres pour 26,4 de large, ils peuvent transporter
environ 2
700 passagers, dont 1 200 environ en cabines, à une vitesse
de
28 noeuds et plus de 600 voitures. À noter toutefois que
leur
capacité fret est très réduite (un peu
plus de 800
mètres linéaires) car, à
l'époque de leur
construction par la compagnie d'Etat italienne, le concurrent Grimaldi Lines
avait porté le sujet en justice et obtenu que la
capacité
fret de ces navires ne soit pas supérieure à
celle des
navires qu'ils remplaçaient, ce afin de ne pas lui faire de
"concurrence déloyale" sur ce segment sur lequel elle
opérait également... Cette faible
capacité fret est
un handicap pour leur exploitation (et pour la vente) et explique sans
doute que ce soit de ces navires-là dont la compagnie
souhaite
se défaire et non d'autres navires de la Tirrenia
d'ancienneté et caractéristiques proches, mais
capables de transporter davantage de remorques (comme les Sharden et Nuraghes par
exemple, employés par la Moby sur l'axe
Livorno-Olbia en saison depuis 2021) ;
- la
vente au plus offrant d'actifs jugés non
stratégiques qui ne sont pas au centre de son plan industriel,
tels que la division remorqueurs
de la Moby
(qui compte 14 unités, dont la valeur totale serait
estimée à 50 M€), de deux immeubles
(celui du 5 de
la place
San Babila à Milan, estimé 4,8 millions
et du 123
cours Umberto, à Olbia, estimé 1,3 million) et de
plusieurs navires de la Moby
: les Moby
Corse (estimé 2,9 millions d'euros),
Moby
Zazà (estimé 4,8 millions d'euros) et
le cargo mixte Giuseppe
Sa
(estimé 1,56 million - voir photo ci-dessus). Toutes ces
ventes étaient censées intervenir dès
2022
mais la nouvelle version du plan de sauvetage avancée par le
groupe MSC
courant juin devrait permettre d'apporter davantage de financements
à la Moby
et de sauver notamment sa division remorqueurs. Le plan a de fait
déjà été engagé,
le dernier cargo
mixte Giuseppe Sa ayant été
vendu en mars 2022. En fait, la Moby
pourrait en tirer bien davantage que ces estimations qui paraissent
très basses, si l'on se fie notamment au fait que le Giuseppe Sa
(construit en 1975 et capable de transporter 376 passagers et 103
semi-remorques sur ses 1 700 mètres linéaires
dédiés au fret) a finalement
été vendu 4,6
millions, soit près de trois fois sa valeur
estimée. En attendant leur probable vente, les Moby Corse et Moby Zazà ont
été
affrétés à des compagnies
étrangères pendant l'été
2022. Plus
précisément, le Moby Corse navigue
pour la saison 2022 pour le compte de la SNAV
en mer Adriatique, sur une ligne reliant l'Italie à la
Croatie
(Ancona-Split), comme cela avait déjà
été
le cas pendant la saison 2021. S'agissant du Moby Zazà,
si le navire a ouvert la ligne Genova-Bastia début juin
2022, il rejoint ensuite les lignes de la compagnie espagnole Balearia
qui l'exploite pendant la saison sur plusieurs liaisons entre
le
continent espagnol, les Baléares et l'Afrique du
Nord.
Ces ventes de
navires
attendues s'ajoutent à celles déjà
opérées ces dernières
années, qui portaient
tant sur des navires de
l'ex-Lloyd Sardegna
(en particulier les deux fleurons que cette compagnie avait
commandé juste avant son absorption par Moby
et qui on rapporté chacun plusieurs dizaines de millions
d'euros
à la compagnie à la baleine bleue,
après que l'un
d'eux a navigué plusieurs années sous les
couleurs de la Moby
sous le nom de Maria
Grazia O.) que de la Tirrenia (et ce donc, avant
même que la Moby
ait fini d'acquitter les sommes dues pour le rachat de cette compagnie
!)... Pour ce qui est de la Tirrenia,
ont ainsi été vendus le ferry Aurelia en 2019 et
les cargos mixtes Harmut
Putschmann (en 2019), Giuseppe
Sa (en mars 2022). La Moby
avait cherché plus récemment à vendre
le ferry Bithia,
sans succès, et prévoyait aussi de vendre le
cargo Beniamino
Carnevale de la Tirrenia,
mais celui-ci est hors service et stationné à
Napoli
depuis un incendie survenu en janvier 2022.
A noter aussi, qu'outre les affrétements à des
compagnies tierces, plusieurs navires Tirrenia naviguent
désormais pour le compte de la Moby (les Sharden et Nuraghes
par exemple
sur Livorno-Olbia) et inversement (le Moby Tommy sert sur
la ligne Civitavecchia-Olbia de la Tirrenia), comme
retracé aux tableaux suivants.
Flottes Moby et Tirrenia en
2020 - navires en propriété et en leasing (=navires
loués au groupe par d'autres armateurs) - et leurs
affectations pendant l'été 2022
Sources :
comptes du groupe Moby-CIN
et plan de restructuration de mars 2022
cités par Shipping
Italy et horaires 2022 des compagnies
Légende
: navires en bleu
= en flotte pour le compte de Moby ou Tirrenia
; navires en marron
= sous-affrétés par le groupe à
d'autres armateurs ;
navires en violet =
à vendre selon le plan de restructuration de mars 2022 ;
navires en rouge =
navires vendus depuis 2020 ou rendus à leur
propriétaire
Dans le cas où le plan
de restructuration prévu ne serait pas un succès,
il est
prévu que les créanciers de la compagnie puissent
vendre
d'autres navires en plus sur le marché et exercer les
garanties
obtenues, dont le nantissement de 75% des parts de la
société OpCo
(Moby donc)
détenues par la holding familiale du groupe, Onorato Armatori.
Compte tenu du fait qu'il n'y aura finalement pas de paiement
différé de la dette de la Moby à
la Tirrenia
(puisque les 82 millions d'euros versés comptant en 2022
sont
censés régler la dette pour solde de tout
compte), il est
indiqué que la Tirrenia
aura en contrepartie la possibilité de ne pas
transférer deux de ses ferries au sein de ShipCo (les Sharden et Raffaele Rubattino
- ce dernier étant le jumeau du Vincenzo Florio
illustré plus haut dans cet article) "même si
une hypothèque sera placée sur ces deux
actifs au profit des
créanciers de ShipCo".
Ce
point devra sans doute être clarifié car cela
voudrait
dire que ces navires pourraient alors rester alors
propriété pleine et entière de la Tirrenia alors
même que cette société doit fusionner
avec la Moby...
Quoi
qu'il en soit, ce plan de restructuration ne remet pas en cause la mise
en service pour la saison 2023 des deux navires géants dont
la
construction se tremine à Guangzhou en Chine. Leur
déploiement
sur l'axe Livorno-Olbia est confirmé en remplacement de
quatre
navires du groupe Moby
(ce qui contribuera fortement par ailleurs à
en améliorer la profitabilité). Toutefois, on
ignore
à ce stade si ces deux ferries qui font l'objet d'un contrat
de
leasing avec la banque chinoise ICBC
qui en a financé la construction - pour un montant unitaire,
jamais
divulgué par les parties prenantes mais qui serait proche de 180
millions d'euros selon certains médias italiens - et d'un
contrat de location à la Moby seront ou non
transféré du périmètre de
l'autre société familiale des Onorato, la Fratelli
Onorato Armatori qui
est en fait la société signataire du contrat de
construction de ces navires, à celui de ShipCo...
Sous réserve de confirmation, les derniers rebondissements
intervenus en juin 2022 laissent penser que ces navires pourraient
aussi être rachetés en propre par le
groupê MSC
puis reloués à la Moby...

Les Moby Fantasy et Moby Legacy,
propriété jusqu'ici de la banque chinoise ICBC, ont bien été affrétés par une
société du groupe Moby et naviguent
sur la Sardaigne (ligne Livorno-Olbia) depuis 2023 et 2024. Image de synthèse :
copyright Moby ; photo du Moby Legacy en mer en juillet 2024 par Romain Roussel