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La Collectivité de Corse a pris en charge 85% des taxes carbone de Corsica Linea et La Méridionale au titre de 2024 et 2025, soit 11,5 millions d'euros en sus du financement de la continuité territoriale maritime

Le départ de Bastia du Capu Rossu de la Corsica Linea, en août 2026 (photo Romain Roussel).
Par décision entérinée lors de la session des 30 et 31 juillet 2026, l'Assemblée de Corse a décidé de prendre en charge à 85% des dépenses du système
d'échange des quotas d'émission (SEQE, plus connu sous le terme anglais ETS[1]) des seules compagnies Corsica Linea et La Méridionale au titre des années 2024 et 2025. Selon le rapport mis en ligne par l'Assemblée de Corse [2], cela représente une charge financière supplémentaire pour la Collectivité de Corse d'environ
11,5 millions d'euros, en sus des dépenses de continuité
territoriale qui bénéficient uniquement à ces
compagnies maritimes ainsi qu'aux compagnies aériennes assurant
le service public de l'île (Air Corsica et Air France).
Pour mémoire, cette enveloppe de continuité territoriale
allouée à la région par le budget de la France pour financer la
continuité territoriale maritime et aérienne de la Corse
représente annuellement 237 millions d'euros en 2026 - niveau sans équivalent en Europe pour la desserte d'autres
îles - mais sa répartition par compagnie n'est plus
publique, la Collectivité de Corse ne présentant plus ce détail dépuis plusieurs années dans son bilan comptable et la Corsica Linea ne publiant plus non plus ses comptes depuis 2022...
Ces taxes carbone ETS
concernent en fait sur l'ensemble des armateurs
(lle secteur aérien en est quant à lui exclu à
titrre dérogatoire, ce qui crée des distorsions entre
modes de transport) et représentent une charge très
fortement croissante pour l'ensemble des compagnies maritimes desservant la
Corse, dès lors qu'une montée en charge très
rapide a été instaurée au niveau européen.
En effet, le secteur des ferries n'acquittait pas cette taxe jusqu'en
2023, puis, dans un souci de transition écologique, en 2024, 40%
des émissions de dioxyde de carbone ont été prises
en compte pour le calcul de cette taxe, et cette part a atteint 70% de
ces émissions en 2025 et 100% à partir de
2026. Cette taxe carbone ETS n'est
pas exempte de critique en ce qu'elle désavantage aussi les ports
européens par rapport aux ports non communautaires proches (dans
certains cas, il est possible pour les compagnies de faire escale dans
des ports limitrophes situés hors de l'Union européenne, ce qui permet
de diviser par deux la facture à acquitter, les émissions entre un port
de l'Union et un port extérieur n'étant prise en compte par convention
qu'à moitié pour le calcul des émissions de dioxyde de carbone des
compagnies, ce qui n'a pas de sens sur le plan écologique).
Aussi, le seul acquittement de cette taxe représente
désormais un poids financier majeur pour l'ensemble des
compagnies de ferries opérant au sein des ports européens (jusqu'à
plusieurs dizaines de millions d'euros par an en plus de leurs charges
usuelles, pour les plus importants d'entre eux comme par exemple
l'italien GNV).
Ce poids est
accru d'autant pour les opérateurs
méditerranéens qu'il fait suite à d'autres
mesures environnementales également coûteuses pour
les compagnies, comme le passage de la Méditerranée en
zone à faibles émissions de soufre depuis le printemps
2025, qui a conduit les compagnies maritimes a utiliser un carburant
moins soufré 30% à 40% plus cher que celui employé
jusqu'à lors ou à faire équiper leurs navires de
systèmes d'épuration des fumées (scrubbers, également
contestés sur le plan écologique s'ils sont en boucle
ouverte et conduisent à des rejets en mer acidifiant la
Méditerranée) ou de systèmes alternatifs de
propulsion au gaz naturel liquéfié (GNL),
également très onéreux. Par ailleurs, cette mesure
n'est pas la dernière en matière de transition
écologique, ce qui induit une pression continuellement croissante
sur les compagnies maritimes : le plafond autorisé
d'émissions de gaz à effet de serre par opérateur
est en effet appelé à continuer à se réduire dans
les années à venir et d'autres mesures contraignantes
(comme l'obligation du branchement électrique à quai des
navires dans les ports équipés) seront aussi mises en
oeuvre d'ici 2030, ce qui suppose des investissements lourds à
effectuer pour l'adaptation des navires.
C'est dans ce contexte de renchérissement induit des coûts
de transport frappant l'ensemble des compagnies et induisant une
pression à la hausse sur les tarifs passagers et fret qu'est
intervenue cette
décision de l'Assemblée de Corse ; celle-ci interroge toutefois à plusieurs titres.
Une
prise en charge publique qui interroge sur son caractère
possiblement désincitatif à la transition
écologique, ainsi que sur sa proportionnalité et son
équité vis-à-vis des autres compagnies
Outre qu'il peut sembler contradictoire de vouloir
considérablement alléger la facture ETS des compagnies
qui vise précisément à la base à les
inciter à accélérer leur transition
écologique, la prise en charge par la Collectivité de Corse (CdC)
de 85% de la facture interroge sur le niveau de dépense qu'elle
induit pour les finances de la région. Comme illustré au
graphique ci-après, ce sont environ 11,5 millions d'euros qui
ont ainsi été déboursés par la CdC
pour les seules années 2024 et 2025, avec en cumulé sur
ces deux années une répartition de 7,8 millions d'euros
en faveur de la Corsica Linea et de 3,7 millions en faveur de La Méridionale,
cette dernière compagnie assurant un moindre nombre de
lignes de service public depuis Marseille. Par comparaison, ne restent
à la charge de la Corsica Linea et de La Méridionale que respectivement
environ 1,4 million et 650 000 euros à acquitter au titre de
l'ETS sur ces lignes de service public, ce qui leur donne un avantage
comparatif très fort par rapport aux autres compagnies maritimes
présentes sur la Corse (Corsica Ferries, Moby Lines et Ichnusa Lines) qui doivent acquitter pleinement la facture de l'ETS.
La mesure interroge dès lors en termes d'équité,
même si, comme le rappelle le rapport de l'Assemblée de
Corse, les compagnies signataires de la DSP pouvaient s'estimer
fondées à réclamer une prise en charge de
l'intégralité de cette taxe carbone dès lors que
la convention de service public signée par la CdC avait
imprudemment mentionné à son article 11.4 un dispositif
de revoyure en cas d'entrée en vigueur de nouvelles taxes
environnementales "afin d'en déterminer les conséquences
financières".
Cette clause est d'autant plus problématique pour les finances de la Collectivté de Corse que
le profil de cette dépense est très fortement croissant
sur ces deux années, compte tenu de la montée en charge
de la taxe décrite ci-avant. Cette décision, si elle
était reconduite en 2026 et ultérieurement viendrait
sensiblement alourdir le montant de la dépense de
continuité territoriale, car la facture ETS va encore
s'accroître par construction de 42% (=100/70) toutes choses
égales par ailleurs de 2025 à 2026, ce qui pose la
question de la soutenabilité d'une telle disposition de prise en
charge publique dans la durée.
Lecture : en 2025, la CdC a financé 4,6 millions d'euros d'ETS pour le compte de la Corsica Linea
et 2,5 millions d'euros pour le compte de La Méridionale, les
compagnies n'ayant plus à leur charge cette
année-là que respectivement 800 000 euros et 450 000
euros d'ETS environ à acquitter au titre de la délégation de service
public Marseille-Corse.
Des pistes alternatives,
portées également par d'autres Etats membres de l'Union
européenne, permettraient de prendre en compte de manière
plus juste la spécificité de la desserte des îles
S'il est
estimé souhaitable de limiter la facture ETS du secteur maritime
afin de ne pas pénaliser la desserte des îles sans
pour autant créer de distorsions de concurrence entre
compagnies, des dérogations larges pourraient être
négociées pour la desserte de la Corse, comme c'est
déjà le cas pour la desserte côtière (par
exemple de l'île d'Elbe au départ du continent italien).
Celles-ci devraient dès lors être portées plus
largement en lien avec d'autres Etats membres demandeurs de
dérogations similaires, l'Italie étant par exemple
déjà en pointe dans ce domaine, et concerner l'ensemble
des compagnies et non une fraction d'entre elles.
Dans cette optique, il conviendrait toutefois de faire en sorte que des
mécanismes incitatifs à la transition écologique
puissent être mis en place de manière
complémentaire, de manière à ce que de telles
dérogations ne soient pas contre-productives et permettent
véritablement aux armateurs d'adapter leurs flottes dans des
délais raisonnablement rapides, au bénéfice de
tous. Cela pourrait passer notamment par un fléchage en faveur d'un fonds vert en faveur des armateurs d'une
partie des fonds déjà collectés via ces
taxes.
Les A Galeotta et Paglia Orba de la Corsica Linea, à quai à Bastia en juillet 2026 ; photo : Romain Roussel.
Notes
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[1] Le système
d'échange des quotas d'émission (SEQE, ou ETS
en anglais) a été créé en
2005 afin d’imposer un plafond
d’émissions de
dioxyde de carbone aux secteurs très émetteurs au
sein de l’Union
européenne. Sous
un plafond, révisé à la baisse chaque
année, les installations
polluantes reçoivent ou achètent des quotas
d’émission qu’elles peuvent
échanger
les unes avec les autres. Ces installations doivent restituer chaque
année autant de quotas (1 quota = 1 tonne de CO2)
que leurs émissions vérifiées de
l’année précédente. Depuis
2013, le
périmètre de l’ETS
s'étend à de nouveaux secteurs
et couvre donc aussi le transport
maritime depuis trois ans. Les quotas sont
échangeables : un opérateur qui
émet
plus que son
allocation peut acheter des quotas sur le marché ;
inversement, un
opérateur qui réduit
ses émissions peut revendre ses quotas non
utilisés.
Les échanges entre offreurs et demandeurs de quotas se font
soit de
gré à gré,
c’est-à-dire par des contrats
entre industriels, soit
sur des places de marché, portails électroniques
qui rendent publics
les prix
et les quantités échangées.
[2] Voir le rapport et ses annexes détaillant ces financements sur le site de cette session des 30 et 31 juillet 2026 de l'Assemblée de Corse.
Les
photos et analyses présentées
sur ce site sont la propriété de leur auteur
(Romain Roussel, sauf mention contraire) et ne sont
pas libres de droits
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